Le journalisme digital est-il… vivable ?

par Laurent Dupin

Rythme infernal en 24/7, équipes commandos systématisées, omniprésence du marketing, pression technologiste… le modèle que propose (ou subit) la presse en ligne est-il finalement si vivable que cela ? Je dis bien « vivable » et non pas pas « viable », car je souhaite questionner avant tout l’humanité de la chose, le fonctionnement pratique même des rédactions et médias en ligne actuels. Ce avant d’envisager la seule tenue économique du projet.

Ne devrait-on pas s’alerter que le journalisme figure en 2012 comme… l’un des métiers perçus comme les plus pénibles ? On est loin de Londres, Lazareff, Sinclair, PPDA ou Plenel.

Revenir en fait au principe humaniste de base du journalisme (observer le monde pour mieux le comprendre), qui ne peut être décroché de l’humanisme d’une rédaction tout court et de l’équipée humaine que cela implique. Plus prosaïquement on dirait : regarder la poutre dans son oeil, plutôt que la paille dans celle du voisin. Je précise de suite que ce n’est pas la « presse en ligne » en tant qu’entité que je cite là, mais toutes formes de journalisme moderne et digital, vécu chez les pure players comme chez les anciens acteurs de la presse qui s’y mettent.

Qu’a t-on finalement appris de ces 5 dernières années, et presque de la décennie toute entière passée ? Qu’ont intégré les nouvelles générations de journalistes venant dans le métier aujourd’hui (s’ils y viennent encore) ?

Tout d’abord sur le plan individuel et de vécu du métier :

  • plus de 2 ans sur un poste, sur une même fonction… c’est une performance ou une exception;
  • un(e) « SR », un(e) « SE », un(e) assistant(e)… c’est superflu et du personnel dégraissable : désormais vous êtes polyvalent et autonome sur ces fonctions;
  • un community manager, c’est soit un stagiaire soit un « jeune journaliste » (comprendre « en CDD » ou au pire en « école de formation » pour apprendre ainsi le métier);
  • un « responsable des activités digitales », c’est soit un ancien responsable pub/commercial de la presse qui a pris le pouvoir, soit un gourou techno venu d’ailleurs et imposant ses grandes « visions » pour le futur (drones, smartwatch…);
  • une « pige » ça n’existe plus, désormais on produit des « contenus » et on présente ses « factures » en tant « qu’auto-entrepreneur », payable à 60 jours. Les forfaits cumulés sont appréciés, car « on a pas beaucoup de moyens dans la presse »…
  • une carrière dans la presse, c’est inimaginable car « le métier vit ce qu’a vécu la sidérurgie » et « la communication c’est bien aussi vous savez ».
Ensuite, sur le plan fonctionnel et de la fabrication de l’information :
  • un contenu, une information vit désormais le temps de faire un hit d’audience et… à partir du moment où elle est publiée (sans dire à partir de quand on peut en décrocher…);
  • si tu peux écrire toi le rédacteur, tu peux aussi shooter sur ton smartphone, faire des tweets à distance, enregistrer une petite vidéo virale, animer une formation pour communicants… et vite, car sur le web, premier arrivé, premier servi;
  • un blog, c’est gratuit et c’est confié à des experts (anciens responsables sur la touche, ou consultants en manque de notoriété), ou bien c’est payé mais seulement « si on a vendu de la pub auparavant, ou que vous ameniez un sponsor ».
Enfin, sur le plan général :
  • un projet de presse en ligne, « ça doit avoir un business model en béton » et « rapporter plus que ça ne coûte » (comprendre : ne pas trop en attendre);
  • le web média, c’est parfois une « spin-off » d’un organe de presse connu, montée en web agency ou SSII, parce que « tu comprends coco tu débutes d’abord hors convention et puis on verra plus tard si on développe notre business model pour te garder »;
  • le média web c’est tendance et urgent, mais « bon hein vous voulez aller où après : au JT ou animer un talk show d’infotainment ? ».

Alors, toujours envie d’y aller ?

J’exagère certes un peu le trait et ne critique pas forcément chacune de ces évolutions, qui sont soit nécessaires soit inévitables. Mais elles accusent d’une mutation évidente du secteur de la presse, qu’on enseigne pas en école et qui le rend finalement assez peu attirant, voire même insupportable.

D’ailleurs le phénomène se complète « sociétalement » d’une évolution des pratiques de production et de consommation des médias sans précédent, qui aggravent encore la situation. Voyez le quotidien type d’un journaliste actuellement, et dites-moi s’il vous fait si envie que cela ? Voyez l’évolution même de la manière dont le journaliste se définit et ainsi de la nouvelle hiérarchie des fonctions de presse et média digitaux : n’est-ce pas quelque peu furieux et foutraque ?

Dites moi (et questionnez vous) si ce citoyen, ce conjoint possible demain, ce parent futur qu’il deviendra un jour, ce pourquoi pas élu de sa commune… est en condition d’être un maillon utile et serein de la société ? Est-ce une vie dans laquelle on voudrait se projeter ?

Si le journalisme était un sacerdoce hier, est-il devenu aujourd’hui une « punition » pour quelqu’un qui n’aura pas su, pu, voulu devenir un content producer, un business manager ou le cofounder de sa start-up digitale ? Le journalisme moderne est-il réductible à un coût, des technologies online et un horizon incertain ?

Avant de parler démocratie et mission, il faudrait d’abord se demander si l’on peut juste tenir une journée de travail sous ces rythmes, contraintes et incohérences. Ce qui vaut pour toute activité professionnelle d’ailleurs, au-delà des médias et de la presse.

Pour finir et pour rester proactif malgré ce contexte, mes propositions ? Au nombre de trois :

  1. éthique : réunir d’urgence organismes, autorités et syndicats pour redéfinir ensemble une Charte déontologique des Médias à l’ère du digital, intégrant le mode d’information participative et communautaire;
  2. monétaire : revoir la pyramide des salaires et statuts dans la presse, et borner les excès des émoluments dispendieux des stars de la presse (plus possible aujourd’hui);
  3. social : mettre à jours conventions de presse et régimes sociaux afin d’intégrer une bonne fois pour toutes les métiers du web et du digital et des inscrire tous dans des rythmes humainement tenables.

Laurent Dupin, ex-journaliste, co-fondateur de l’agence LeWebLab.com

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